| La chaire française qui vient d’être restaurée à Salamanque
n’est pas le seul privilège que la France ait possédé dans cette province.
Il en est un autre, plus singulier, à la restauration duquel les circonstances
ne sont pas moins favorables, et qui, restauré, ne serait pas moins bienfaisant
que l’autre pour le prestige et pour l’influence de la France, c’est le
pèlerinage de Notre Dame de France. Le 19 mai 1454, trois ans presque
exactement après le martyre de sainte Jeanne d’Arc, le pèlerin français
Simon, surnommé Vela par les espagnols, découvrait dans des circonstances
miraculeuses une statue de la Vierge, en l'honneur de laquelle il bâtit
un sanctuaire, qui fut dès 1437, confié aux Dominicains, puis remplacé
par une très belle église, et devint, sous l'invocation de Nuestra
Senora de la Pena de Francia un grand pèlerinage national
de l’Espagne ; au Siècle, d’Or, (XVIe siècle) tous les Espagnols connaissaient
ce pèlerinage et la dévotion à Notre Dame de France fut propagée par la
conquête espagnole en Afrique, en Amérique et en Océanie.
Plus ancien que la chaire française de Durand (fondée en 1508), le pèlerinage
français n’a jamais été interrompu ; il a seulement cessé, sous l’influence
des mêmes causes qui firent suspendre l’enseignement donné dans la chaire
de Durand, troubles révolutionnaires et relâchement de l’amitié franco-espagnole,
d’avoir un caractère national et même impérial, pour conserver seulement
un caractère local. Il est d’ailleurs, comme tel, un des plus beaux qui
soient ; le jour de la grande fête (Nativité de la Vierge, 8 septembre)
l’affluence des paysans des alentours en costume régionaux se joint à
la magnificence du site, l’un des plus grandioses de l'Espagne, pour composer
un tableau incomparable.
Pour le tourisme, toute la région abonde en beautés. Salamanque est à
70 kilomètres ; le Portugal est proche et envoie aussi des pèlerins, du
moins dans les années normales.
Nous croyons qu’il est temps de restaurer ce pèlerinage,
comme nous restaurons la chaire de Durand. Aucune nation chrétienne, pas
même l’Italie, n’a la possibilité de faire revivre en Espagne un pareil
privilège. Soulignons que c’est jusqu'ici la piété espagnole, à peu près
seule qui a cultivé la dévotion à Notre Dame de France; ne convient-il
pas que ce pèlerinage, en reprenant sa valeur nationale espagnole, prenne
une valeur internationale, franco-espagnole qu’il n’a pas encore atteinte,
mais que des siècles ont préparée ? C’est ainsi d’ailleurs que la chaire
de Durand restaurée est plus française que n’était la chaire de Durand
primitive, puisque d'une part, elle n’est plus limitée à I’enseignement
des théories d'un seul théologien français et que, d’autre part, elle
est fondée par la France elle-même.
Les circonstances sont très favorables. Celui qui écrit ces lignes n’a
pas cessé depuis 1909, d’attirer à la Pena de Francia des amis français
et espagnols; le sanctuaire de Notre Dame de France a été inclus dans
le pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle, organisé par Charles Pichon
pendant la guerre civile espagnole, et qui nous a rallié tant de sympathies,
On peut dire que dès maintenant, les Français ont rouvert aux Espagnols
le chemin trop oublié d'un de leurs grands foyers de spiritualité. Il
reste pour couronner cette oeuvre à procéder à l’affirmation en quelque
sorte officielle de la présence de la France régénérée au Sanctuaire où
elle est attendue depuis le temps de Jeanne d’Arc.
Ce qu’il faudrait pour cela, ce serait que cette année, en la fête du
8 septembre, un groupe de Français d’Espagne, accompagné d'une représentation
des élites de France, venue exprès de France montât au sanctuaire, avec
à sa tête l’Ambassadeur de France et quelque éminent prélat français,
chargé de représenter le Primat des Gaules. Il suffirait d’une vingtaine
ou même d'une douzaine de personnes venues de France pourvu que ces personnes
fussent vraiment représentatives mais il ne faut pas se dissimuler que
les difficultés actuelles des voyages internationaux, et les frais, qui
par suite des conditions du change paraissent très grands ne favorisent
pas le recrutement de cette élite de pèlerins dont noms parlons. Il faudrait
donc que le voyage fut complètement organisé, et aussi qu'il fut payé.
Nous avons avec quelques amis établi un programme, et évalué les frais
en raison de ce programme. Il faudrait compter environ 7000 francs par
personne pour un pèlerinage qui, en territoire espagnol, serait de quinze
journées pleines.
Remis en honneur par la France, le pèlerinage de Notre Dame de France,
redeviendra (il a commencé de redevenir) connu de toute l’Espagne et non
plus seulement de la province de Salamanque et des provinces voisines.
Nos amis Portugais y participeront certainement dès qu'ils le pourront,
et le mouvement international de pèlerinages dans l'Europe occidentale
pourrait s'étendre au grand sanctuaire portugais de Fatima, auquel le
très francophile Patriarche de Lisbonne, Mgr Cerregeira, reconnaît une
très grande importance. La rénovation du pèlerinage de Notre-Dame de France
renforcera la sympathie qu'a value à la France, dans tous les milieux
religieux et parmi les élites intellectuelles, la rénovation de la chaire
de Durand, et en outre il ramènera vers nous la sympathie profonde des
masses d'humbles paysans qui depuis deux siècles ont, presque seuls, entretenu
la flamme du- Sanctuaire de Notre-Dame de France, Madrid, le 9 Juillet
1941
Signé Legendre
Attaché culturel |